Par Muriel Candela
Auteure de romans jeunes adultes
Signer un contrat d’édition avec une maison de confiance est un désir légitime et un rêve pour bien des écrivains. Un rêve qui, si on n’y prend pas garde, peut conduire un auteur à perdre de vue certaines réalités. C’est ce sur quoi comptent certaines maisons d’édition, qui attirent les nouveaux auteurs dans le subtil traquenard de ce que j’appelle les contrats d’édition à compte d’éditeur hybrides.
Ces derniers, sous une apparence séduisante, cachent parfois des réalités peu reluisantes.
Témoignage d’une auteure devenue malgré elle l’héroïne d’un roman qu’elle aurait intitulé : « Cinquante nuances de flou »… si elle l’avait écrit.
Fin 2023, mon enthousiasme était à son comble lorsque cinq maisons d’édition ont montré de l’intérêt pour mon manuscrit. Cependant, la plupart d’entre elles proposaient des contrats dont l’ambiguïté était trop flagrante pour qu’on s’y laisse prendre : sous l’étiquette « à compte d’éditeur », on me demandait en effet de céder mes droits, mais aussi de financer en amont tout ou partie de la publication, et de réaliser moi-même une grande partie du travail éditorial.
Ce type de contrat n’étant techniquement pas un véritable contrat d’édition à compte d’éditeur, j’ai rejeté toutes les maisons qui me le proposaient. En cela, j’ai réagi comme nombre de jeunes auteurs, qui, conscients de l’ambiguïté de tels contrats, cherchent des solutions de publication alternatives, notamment par le biais de l’auto-publication.
Mais cette prise de conscience de la part des jeunes auteurs, relayée par les réseaux sociaux, influe négativement sur le chiffre d’affaires des maisons qui proposent des contrats à compte partagé entre auteur et éditeur. En réaction, certaines maisons d’édition ont choisi d’adopter un nouveau « business model », propre à séduire cette nouvelle race d’auteurs récalcitrants, à savoir ceux qui lisent en détail et entre les lignes le contrat qu’on leur propose, afin d’en déjouer les pièges éventuels.
Et de fait, parmi les éditeurs qui m’ont répondu, l’un semblait nettement se démarquer. La maison se présentait sous un jour très professionnel : site web moderne et attractif, courriels aguichants déclarant que l’équipe éditoriale était très intéressée par mon projet, et surtout contact personnalisé avec une employée apparemment enthousiaste qui, au téléphone, promettait de tout faire pour mettre en valeur le fruit de mon travail.
Bien sûr, j’aurais du être alertée par le fait que le contrat stipulait qu’une partie des frais de publication devrait être réglée en amont de la publication, par le biais d’une plate-forme de crowdfunding. Mais après tout, dans notre société de consommation hyper-compétitive, cela pouvait passer pour une business model sain et intelligent, raisonnai-je. D’autre part, une amie avocate avait relu la proposition de contrat, et l’avait trouvé globalement correcte. Alors pourquoi pas?
J’ai signé, sans me demander si le fait que ma famille et mes amis allaient payer en amont les frais de publication de mon livre n’allait pas entraîner des conséquences fâcheuses. Du reste, le contrat stipulait bien « à compte d’éditeur », et puisque je n’étais pas obligée de payer quoi que ce soit personnellement, le terme « à compte d’auteur », ne pouvait s’appliquer.
Je me suis liée par contrat à cet éditeur, lui cédant mes droits d’exploitation pour une durée de trois ans, charge à lui d’assurer la publication, la promotion, la distribution et la vente de mon livre par le biais des nombreux partenaires dont son site proclamait fièrement le nom. Et comment ne pas être impressionnée lorsqu’on lit : FNAC, Cultura, Générale Librest, Decitre, sans compter le tout-puissant Amazon, et j’en passe? D’autre part, le pourcentage annoncé pour les droits d’auteur était très nettement plus élevé que celui de la concurrence. Cela aussi aurait dû m’alerter. Croyez-en mon expérience : lorsqu’un les termes d’un contrat ont l’air d’être trop beaux pour être vrais, ils sont réellement trop beaux pour être vrais.
Le point crucial que j’ai totalement omis de voir à l’époque, c’est que la maison d’édition n’allait pas investir un centime dans mon livre. Et lorsqu’une maison d’édition ne débourse rien en amont de la publication de votre livre, quel intérêt économique a-t-elle à bien faire son travail ? N’ayant rien investi, elle n’a aucun retour sur investissement à attendre. Par conséquent, que votre livre soit bien réalisé ou non, qu’il soit promu ou non, qu’il soit vendu ou non, ne fait aucune différence pour elle. Par contre, cela fait toute la différence pour vous et pour votre œuvre.
Si l’éditeur qui vous propose ce type de contrat est sincèrement motivé par sa mission de publication, tout se passera sans encombres. Mais l’histoire sera bien différente si l’éditeur en question fait preuve de laxisme éthique et si son contrat comporte un jargon juridique obscur qui donne l’illusion d’un engagement réel, tout en lui ménageant des échappatoires. Dans mon cas, les désillusions se sont rapidement accumulées, tels des blocs de Tetris s’empilant inexorablement.
La situation a commencé à se détériorer dès que que la maison d’édition a reçu les presque 1 000 euros demandés avant de commencer le travail d’édition. Les délais s’allongeaient sans cesse, on m’assignait une part croissante du travail éditorial (notamment dans la réalisation de la couverture), la communication avec les différents services concernés par mon livre devenait de plus en plus compliquée et confuse.
Tant bien que mal, mon livre a fini par être publié, donnant lieu à de nouvelles déconvenues. Et les éclaircissements que je demandais, lorsque j’en obtenais, étaient de plus en plus évasifs et imprécis. J’étais sans le savoir engagée dans une partie de cache-cache avec mon éditeur, qui visiblement n’avait aucune envie de répondre à mes questions, pourtant cruciales.
Pendant un temps, j’ai pensé que j’avais simplement affaire à une maison d’édition plutôt désorganisée, qui avait seulement besoin d’être un peu remise en sur les rails et qui, finalement, s’acquitterait de ses obligations. C’est seulement après mon premier envoi de lettre recommandée avec accusé de réception que j’ai réalisé mon erreur et compris que que l’attitude de mon éditeur s’inscrivait dans une logique économique où mon livre ne comptait que pour l’apport financier initial obtenu par crowdfunding. Suite à mon envoi de LRAR, j’ai reçu un appel téléphonique peut se résumer par : « Vous n’y connaissez rien, c’est moi le professionnel ici. J’affirme que je suis dans mon droit et j’agis comme je l’entends ».
Il était dorénavant clair que mes proches et moi, qui avions contribué au financement de la publication, n’étions aux yeux de cet éditeur que des clients, puisque nous avions payé en amont pour obtenir un service et des biens. Et nous étions des clients négligeables, parce qu’il existe un immense vivier d’auteurs souhaitant êtres publiés, et donc potentiellement prêts à être appâtés par le type de contrat qu’il proposait. Bref, depuis la récolte de fonds par crowdfunding, j’étais passée du statut d’auteur à celui de cliente trop insignifiante pour qu’on prenne la peine d’essayer de la satisfaire.
Ce premier échange a été suivi de l’envoi de plusieurs autres lettres recommandées AR, contenant des questions précises, dont la plupart n’ont reçu pour réponse que le fameux : « je suis dans mon droit » auquel je commençais à être habituée. Mes questions portaient pourtant sur des points précis :
-Pourquoi mon livre est-il indisponible ou introuvable dans plusieurs grandes enseignes présentées comme étant partenaires de votre maison ?
-Pourquoi présentez-vous sur votre site une liste de partenaires officiels, alors que toute relation entre vous et certains d’entre eux a cessé?
– Comment se fait-il que vous me demandiez de gérer moi-même l’envoi d’une partie des livres commandés via la plateforme de crowdfunding, alors que ces envois étaient censés être tous assurés par vos soins ?
– Pourquoi les délais de réception par les libraires qui commandent mon livre sont-ils anormalement longs ?
– Le nombre de 500 exemplaires imprimés mentionné dans le contrat signifie-t-il une simple impression à la demande, contrairement à ce que le contrat semble suggérer ? Est-ce ce qui explique les délais anormaux entre la réception des commandes libraires et l’expédition des ouvrages commandés ?
– Pourquoi me poussez-vous constamment à inciter mes lecteurs à acheter directement mon livre sur votre site, au lieu de passer par leur librairie habituelle ? Comment justifier qu’il ne soit disponible rapidement et facilement que sur votre plateforme, contribuant ainsi à court-circuiter le réseau des librairies ?
-Enfin, comment expliquez-vous l’absence de référencement à la BNF plusieurs mois après la publication de mon ouvrage, alors qu’il s’agit d’une obligation légale, et ce, malgré mes relances à ce sujet ?
J’ai fini par conclure que si je voulais que mon livre soit effectivement représenté et disponible où et comme on m’avait promis qu’il le serait, j’allais devoir rompre mon contrat avec cette maison, et le plus vite possible.
Je me suis alors heurtée au refus catégorique de la maison d’édition, qui, si elle se réservait le droit de rompre pour mévente au bout d’un an, empêchait l’auteur de faire de même. Fort heureusement, étant adhérente de la Ligue de Auteurs Professionnels, j’ai reçu de la part de son service juridique une aide précieuse, et ai finalement contacté un avocat spécialiste du droit des auteurs. Ce dernier, à la lecture de mon contrat, en a rapidement identifié les failles et m’a informé qu’il contenait au moins un article qui le rendait indubitablement caduque.
Il n’a été nécessaire à mon avocat que de rédiger un courrier fort poli et de l’adresser à la maison d’édition pour que celle-ci, en toute hâte, accepte d’annuler mon contrat et de me rendre mes droits. Dans la foulée, elle a également accédé à ma demande de remplir enfin son obligation légale de dépôt à la BNF. Un peu tard, certes, puisque mon roman allait sous peut être déréférencé.
Bref, après un considérable investissement en temps, énergie et argent, je me retrouvais exactement à mon point de départ. Ce qui est désolant, c’est que mon expérience n’est pas isolée. De nombreux auteurs se retrouvent à la merci d’éditeurs peu scrupuleux, qui exploitent leur passion et leur vulnérabilité face à un business aux façades brillantes, dont ils ne découvrent les aspects obscurs que trop tard.
Mais mon expérience peut servir à d’autres. C’est pourquoi j’ai établi une petite check-list des points qu’il convient de vérifier avant de signer.
Ainsi, je ne saurais trop vous conseiller de jouer les Hercule Poirot. N’hésitez pas à creuser un peu et à enquêter sur internet et ailleurs, pour vous renseigner sur les points suivants :
– L’éditeur a-t-il une adresse physique véritable, ou s’agit-il d’une simple domiciliation ? Ce point est beaucoup plus crucial qu’il y paraît,et je vous invite à le vérifier scrupuleusement.
-L’éditeur est-il facilement joignable par téléphone ? Avant de signer, tentez de passer quelques appels au numéro indiqué sur le site. Si vous n’obtenez en général qu’un répondeur téléphonique, demandez-vous pourquoi.
– L’éditeur appartient-il à un groupe industriel qui n’est pas spécialisé dans l’industrie du livre ? Si c’est le cas, l’éditeur peut-il vous en dire plus sur ce qui a poussé ce groupe à investir dans l’édition, au lieu d’un autre secteur qui serait plus lucratif?
Pour finir, je vous propose liste non exhaustive de questions de fond à poser à toute maison d’édition qui vous propose un contrat à compte d’éditeur « hybride ». Ces questions sont particulièrement pertinentes si ce dernier comporte des termes et une phraséologie complexes, difficiles à décoder pour un non-initié. Avant de signer, il est raisonnable de tenter d’obtenir des réponses écrites à ces questions :
– Pourquoi le contrat s’intitule-t-il « compte d’éditeur » si l’on attend de mes proches qu’ils prennent en charge une partie des coûts ? Des coûts supplémentaires non prévus dans le contrat initial sont-ils à prévoir ?
– Combien d’exemplaires seront imprimés pour la première édition et comment ce nombre est-il déterminé ? Cette question est particulièrement importante si le nombre indiqué dans le contrat se trouve noyé dans un flot de phrases contradictoires.
– Quel droit de regard et quel degré de contrôle aurai-je sur les actions de promotion et de commercialisation engagées par la maison d’édition ? De nombreux contrats stipulent que les éditeurs se réservent le droit de déterminer comment un livre est commercialisé et distribué. Des clauses rédigées de façon ambiguë laissent parfois aux éditeurs le pouvoir de renoncer totalement à la commercialisation ou d’allouer des ressources minimales, tout en laissant l’auteur dans l’ignorance la plus totale de ce qui se passe. En conséquence, l’œuvre de l’auteur peut languir dans l’obscurité, avec peu de chances d’atteindre un public plus large.
– Quel contrôle vais-je exercer sur la réalisation physique de mon ouvrage ? Quel recours si la qualité n’est pas au rendez-vous ? Comment m’assurer que le livre ne fait pas l’objet d’une simple impression à la demande ? L’éditeur me fournira-t-il des preuves ?
– Si le contrat fait mention de « diffuseurs » sans nommer ces derniers, l’éditeur peut-il me fournir la liste de ces diffuseurs ?
– Pourrai-je recouvrer mes droits si l’éditeur ne remplit pas certaines conditions de production, de promotion et de distribution ? Sous quelles conditions ?
– Puis-je annuler le projet après le crowdfunding si l’éditeur ne remplit pas certaines conditions de production et de distribution ? Si oui, les souscripteurs seront-ils remboursés ?
Si l’éditeur refuse de répondre, s’il répond partiellement en ignorant les questions qui fâchent, ou s’il s’insurge et qualifie vos interrogations d’outrecuidantes, il convient de vous méfier. Exiger une formulation claire, sans ambiguïté ni clauses vagues, n’est absolument pas une marque d’arrogance déplacée. Au contraire, en posant les bonnes questions, vous indiquerez sans ambages à votre éditeur que vous entendez qu’il respecte ses engagements, et par là-même, votre œuvre.